Amalia Rodrigues
"C'est trop de douleur pour un si petit pays" soupirait un journaliste portugais quelques heures après le décès d'Amalia Rodrigues (propos rapportés par le quotidien français "Libération"). Depuis plus de soixante ans, la grande chanteuse incarnait véritablement le fado (style musical populaire du Portugal), sortant ce genre des tavernes pour le porter sur les grandes scènes internationales. Les yeux clos et le visage froncé dans une expression de douleur, enroulée dans un châle noir, Amalia Rodrigues chantait les chansons du peuple, les amourettes et la pauvreté, le coeur qui se brise faisant oublier que le ventre est désespérément vide. La vie rude et les fins de mois difficiles, Amalia les avait bien connus. Elle est née en 1920 à Alcantara -un quartier ouvrier de Lisbonne- dans une famille de neuf ou dix enfants (selon les sources), un 23 juin ou un 1er juillet (là encore, cela dépend). De toute façon, comme le résumait joliment sa grand-mère qui l'avait élevée jusqu'à l'âge de 14 ans : "Amalia est née au temps des cerises". Parce qu'il fallait gagner sa vie, la petite Amalia n'avait pas eu beaucoup le temps d'aller à l'école. Elle n'y fit qu'un bref passage, entre 9 et 12 ans, et le seul livre de classe qu'elle put acquérir était un bouquin de géographie. Mais il fallait vivre, et l'écolière éphémère dut entrer dans la ronde des petits métiers : brodeuse à 12 ans, ouvrière à 13 ans, marchande de légumes... En juin 1940, Amalia Rodrigues fait ses débuts professionnels au Retiro da Severa, la salle la plus prestigieuse de Lisbonne consacrée au fado. Sa voix vibrante, sa présence dramatique déchirante... son talent, l'imposent très vite, non seulement au Portugal mais aussi à l'étranger. En 1945, elle enregistre à Rio et les Brésiliens s'enflamment pour ses chansons qui parlent de destins si tristes. En 1956, elle passe à l'Olympia (la grande salle parisienne) en première partie des "Compagnons de la Chansons" (chorale masculine très populaire, lancée par Edith Piaf). Le reste de sa carrière s'égrène, comme si on tournait les pages de son unique bouquin de classe, le livre de géographie : Brésil, Japon, Mexique, Russie, Etats-Unis... Bien évidemment, le cinéma s'est intéressé rapidement à cette interprète exceptionnelle. Dès 1947, Amalia tourne "Capas negras", du réalisateur Armando Miranda, avec le chanteur Alberto Ribiero. Pas d’œuvre majeure dans sa filmographie (hormis "Les amants du Tage" d'Henri Verneuil en 1955 et une participation au "Jusqu'au bout du monde" de Wenders) ; mais c'est là le lot de beaucoup de chanteurs lorsque le 7ème art les emploie. Sa popularité devait forcément la mettre en position délicate. On a beaucoup reproché à Amalia certaines accointances avec le régime du dictateur Salazar. A tel point que ses fados furent interdits un temps, durant la période qui suivit la Révolution des Oeillets du 25 avril 1974. La chanteuse se défendait en expliquant "Si vous offrez un dîner de gala chez vous, vous mettez la meilleure nappe. J'étais la meilleure nappe du régime". A 79 ans, la grande dame s'est éteinte victime d'une maladie de cœur, elle qui savait si bien en chanter les méandres. Ainsi que le définissait un de ses compatriotes (dixit "Libération" du 7 octobre 1999) : cette disparition "C'est un petit tremblement de terre de l'âme portugaise".
Marushka
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